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La fin tragique de Jackson Elias

Les évènements tragiques que j’ai été amené à vivre aujourd’hui me poussent à coucher sur le papier le récit de ce qui s’est passé, de la manière la plus complète possible (en me reposant parfois sur les rapports de mes nouveaux compagnons) afin de laisser une trace de cette affaire sordide, au cas où nous serions amenés à subir un sort similaire à celui de mon ami. Pour ne pas oublier, aussi, car souvent dans ce genre d’affaires, des détails anodins d’apparence s’avèrent essentiels avec le recul du temps.

Je pourrais commencer ce récit bien plus tôt, évoquant la relation professionnelle, puis d’amitié sincère, m’ayant lié à Jackson Elias, et nos travaux communs sur les cultes et autres sectes se servant d’illusions et de manipulations pour jouer avec la crédulité des hommes et s’attirer leurs faveurs, financières ou autres, mais il me semble plus opportun de commencer avec ce qui fut l’élément déclencheur de notre rencontre.

Au début de l’année 1925, cinq personnes sans lien direct apparent (mais les apparences sont parfois trompeuses !) reçoivent un télégramme de Jackson Elias. Tous connaissent ce journaliste d’investigation professionnellement ou personnellement. Ces cinq personnes sont Eva Parker, une riche veuve ayant régulièrement défrayé la chronique par ses tenues outrancières masculines et ses expéditions aux quatre coins du monde, Jonathan Lassiter, un ancien doughboy engagé volontaire et travaillant maintenant dans un cabinet d’avocats, Edgar H. Drumond (oui, c’est bien cela, Drumond), un auteur que j’avais déjà croisé dans le cercle d’Elias, ma cousine Katherine Grey, éminente neuro-psychiatre au sein de son établissement familial, et moi même, Dexter Drake.

Mon télégramme était assez laconique, Elias mentionnant brièvement avoir des informations sur l’expédition Carlyle (je suppose que vous en avez tous entendu parler, donc je ne m’étendrai pas sur le sujet) mais me demandant d’être discret sur ce point. Je me suis donc rendu à New York quelques jours avant notre rendez-vous afin de justifier mon déplacement par une recherche de salle de spectacle pour un show ultérieur. Le télégramme de mon ami me demandait d’être présent le 15 janvier, mais sans autres indications de sa part je me suis rendu dans sa maison d’édition pour essayer de remonter sa trace. Un message m’y attendait justement, me donnant rendez-vous à 11 heures à l’hôtel Chelsea…

L’hôtel Chelsea, au matin du 15 janvier 1925

C’est dans le hall de l’hôtel que notre petit groupe s’est formé pour la première fois. Eva et Katherine étaient en grande discussion pendant que Drumond parlait avec le concierge. Lassiter et moi arrivâmes peu ou prou en même temps, et très vite nous nous rendîmes compte que nous étions tous là dans le même but : répondre présent au rendez-vous de Jackson Elias.

Le concierge nous a indiqué comment rejoindre la chambre 410 où nous attendait, selon lui, mon ami Elias. Au quatrième étage, face à la porte, nos appels restèrent sans réponse. Lassiter a fait un aller-retour à la réception pour se voir confirmer par le concierge que oui, Elias était bien arrivé il y a une trentaine de minutes, et non ressorti depuis. Drumond a alors tenté de prendre des renseignements dans la chambre voisine où il fut accueilli par un vieil homme antipathique et à moitié sourd se plaignant néanmoins du remue ménage et du vacarme sortant de la 410 depuis plusieurs minutes. Craignant un quelconque grabuge, les deux dames coururent chercher le concierge et son passe pour ouvrir la porte de la chambre du journaliste.

Peine perdue : la porte restait close, visiblement Elias avait laissé sa propre clef dans la serrure de l’autre côté de la porte. C’est alors que retentit un bruit sourd, comme un objet lourd jeté au sol, qui nous décida à être plus pro-actifs. A mon injonction, Drumond et Lassiter défoncèrent la porte de concert. Après un vestibule désert, nous ouvrîmes une autre porte pour découvrir une salle à manger complètement retournée, fouillée, et dont quelqu’un avait visiblement maladroitement voulu bloquer l’accès avec une chaise, sans succès. Le bruit provenant d’une autre pièce, nous découvrîmes rapidement la chambre d’Elias, accueillis brutalement par une immense hachette manquant Drumond de peu et venant se ficher dans le mur à quelques centimètres de Katherine.

La scène irréelle se présentant à nous était composée du corps de Jackson Elias gisant sur son lit, maculé de sang, et entouré de trois nègres massifs à la peau d’ébène et aux cheveux courts, habillés comme des dockers ou des malandrins, probablement membres d’un quelconque gang des rues en dépit de leur teint de peau inhabituellement sombre, plus proche du charbon que des teintes chocolat des nègres de Harlem.

Très vite, il apparut que toute discussion était impossible. J’ai dégainé ma canne-épée en criant au concierge d’aller prévenir la police alors que Drumond se jetait sur eux et en plaquait un au sol. La fenêtre donnant vers l’extérieur était brisée, c’est probablement par là qu’ils étaient entrés. Le plus proche de la fenêtre essaya de s’enfuir, mais Lassiter courut l’en empêcher  Je tins le troisième en respect avec ma canne. Ma cousine hurla soudain, mais qui pourrait lui en tenir rigueur ?

Les nègres communiquaient dans une langue inconnue et gutturale, probablement un dialecte africain. Lassiter se battait avec une petite matraque contre son adversaire. Le mien ne voulait pas se rendre, je lui ai donc planté ma lame dans l’épaule, mais il l’a attrapé à main nue en dégainant une autre hachette. Eva arracha ensuite la première hachette du mur, alors que Katherine arrêtait de crier et reprenait ses esprits. Drumond se débattait toujours avec son adversaire au sol. J’ai dégagé ma rapière in extremis pour éviter un coup de hachette. Ma cousine en a profité pour lui tirer dessus, le touchant à l’épaule elle aussi, et il s’est écroulé. L’adversaire de Lassiter l’a repoussé et Eva se mit à parler en africain elle aussi. Lassiter a rattrapé le fuyard et l’a bousculé alors qu’il passait la fenêtre, il s’écrasa 4 étages plus bas sur une voiture. Le dernier conscient fut tenu en joue par Katherine. J’ai récupéré son petit calibre pour prendre le relais afin qu’elle aille voir Elias, car en dépit de son domaine de prédilection, l’esprit, elle reste néanmoins médecin. Le diagnostic était simple et sans appel en retournant le corps : il avait été éventré, son front marqué à la lame d’un signe étrange et malsain qu’Eva affirma avoir déjà vu au Kenya.

Symbole étrange gravé à la lame sur le front du cadavre de Jackson Elias

Les deux vétérans attachèrent le dernier nègre conscient pendant qu’Eva continuait à lui parler en Africain. Le nègre semblait comprendre et répondre. Lorsqu’elle nous rapporta cet échange, elle nous dit qu’il avait refusé de donner toute information mais qu’au vu de son dialogue, c’était probablement un cannibale. Quelle horreur. Nous n’avons peut être pas pu sauver la vie de mon ami, mais nous lui aurons au moins évité d’être dévoré.

Une fois le dernier malfrat ligoté, j’ai rendu son revolver à ma cousine et commencé à fouiller la pièce avec mes nouveaux compagnons d’infortune pendant que Lassiter allait voir ce qu’il restait de celui qui était tombé, mais il ne trouvera rien de probant et remontera bredouille.

Nous trouvâmes plusieurs papiers intéressants, dont une lettre signée “Faraz Najir” envoyée du Caire, une photo de bateau devant un bâtiment qu’Eva identifia comme étant localisé à Shanghai, une carte de visite de la fondation Penhew (l’un des membre de l’expédition) où Elias a écrit à la main ‘Silas N’Kwane’, une boite d’allumettes du “Tigre Trébuchant”, avec un dessin et un sous titre nous rappelant aussi Shanghai, et un prospectus cartonné glissé dans un livre (“Une histoire de la guerre entre science et technologie dans la chrétienté, Vol.2” par Andrew Dixxon White). Le prospectus était fiché au début du chapitre 14, “From Fetish to Hygiene”. Le prospectus faisait mention d’une conférence sur “Le culte des Ténèbres en Polynésie” pour “ce soir seulement”… mais quel soir? Tant de pistes obscures, et aucun motif apparent pour le meurtre de mon ami.

A ma connaissance, Elias n’avait pas de famille. Nous attendîmes donc la police. Nous fîmes notre déposition au Lieutenant Martin Poole, arrivé promptement sur les lieux du crime. Il répondit volontiers à certaines de nos questions (il connait visiblement Katherine) nous apprenant que c’est la neuvième fois en deux ans qu’ils trouvent un meurtre avec cette marque sur le front. Aucun lien apparent entre les victimes (de sexe, d’ethnie, et de milieux sociaux différents). C’est justement Poole qui est chargé de cette enquête au long terme. Il nous a proposé de passer au poste pour parler du dossier si nous étions intéressés, et que ce soit par amitié pour Katherine ou par compassion face à la perte de notre ami commun, c’est très urbain de sa part. Il pense qu’il y a un lien avec un culte de la mort africain mais les habitants de Harlem qu’il a interrogé à ce sujet refusent de parler. Il nous a demandé de passer cet après midi. Je lui ai laissé une carte de visite et nous prîmes congé, décidant de déjeuner ensemble pour mettre en commun nos informations, déterminés à faire front commun et à ne pas laisser le meurtre de Jackson Elias impuni…

Dexter Drake, New York, 15 Janvier 1925, 11h45
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