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La créature de Silas N’Kwane
J’écris ces lignes au chevet de ma cousine, dans une chambre d’hôpital. Les évènements se sont enchaînés en cascade et il est temps pour moi de mettre mon journal à jour. Ce début de semaine aura été rude pour tout notre petit groupe, mais je pense surtout aux autres, qui ont été sans doute pour la première fois face à une preuve tangible, indéniable, et terriblement dangereuse des terreurs tapies dans l’ombre de l’histoire de l’humanité. J’espère que leurs esprits seront assez solides pour tenir… Mais prenons les choses dans le bon ordre.
Dimanche 18 janvier 1925
Nous nous retrouvâmes tous à 10h pour l’enterrement d’Elias. Un office laïc mais très émouvant, financé par Prospero Press. Kensington avait visiblement une relation forte avec Elias car il y a beaucoup de moyens mis en oeuvre. Étonnamment beaucoup de gens du gotha de New York se trouvent dans l’assistance (le chef de la police, divers journaux…).
La foule se dissipa à la fin de la cérémonie. Kensington se dirigea vers Drumond et nous. Il nous reparla de sa proposition de poursuivre l’enquête d’Elias. Je lui demandai s’il cherche à savoir le fin mot pour lui même ou pour avoir une histoire à vendre. Il m’assura que ce n’était en aucun cas voué à être publié. Il a lui même lu les écrits d’Elias qu’il nous a fourni, et confirma qu’il en fallait beaucoup pour secouer Elias, ce qui a piqué son intérêt et sa méfiance à la fois.
Pour Kensington, l’expérience a prouvé qu’Elias ne se trompait jamais, et il veut comprendre, et éventuellement combattre une machination si cette piste s’avérait vraie, et transmettre ensuite l’affaire aux autorités compétentes… s’il y en a. Nous acceptâmes de travailler pour lui. Dans le cas d’un départ à l’étranger pour suivre les pistes d’Elias, il nous dit qu’à London il connait quelqu’un à Scotland Yard et quelqu’un au Scoop (journal local). Il prit ensuite congé.
Nous discutâmes des suites a donner à la piste N’Kwane. Se planquer et le suivre a la sortie le lendemain ? Drumond suggéra meme de s’introduire “par inadvertance” dans sa boutique. Nous eûmes du mal à s’accorder sur la meilleure démarche à suivre. Le dimanche, quand la boutique est fermée ? De nuit ? Le lendemain lundi à la fermeture, voir où il va ?
Dans le doute nous ne fîmes rien de la journée mais nous allâmes etudier les livres chez Carlyle. Drumond lut LaVie d’un Dieu (parlant d’abominations commises au nom du “pharaon noir”, Nyalathothep, ayant un temple en Egypte dans la pyramide inclinée de Dashur). Je commençai le livre d’Ivon. C’est illustré avec une image mi-salamandre mi-serpent mais dressé avec deux bras, c’est assez surprenant. Je suis convaincu que l’illustration a bougé et m’a regardé. Le livre fait référence à la magie du sorcier Eibon. Ça me semble plus un livre technique (rempli de sortilèges pouvant être mis en pratique) qu’un livre lié aux choix de chemin de l’expédition (contrairement à la Vie d’un Dieu qui parlait visiblement de l’Egypte). Eva lut le Peuple du Monolithe, c’est un recueil de poésies sur ce que l’auteur nomme “le peuple des enfers”. Katherine commença les énormes Manuscrits Pnakotiques. Katherine sentit une difficulté reelle à arrêter sa lecture, le livre est très addictif, un phénomène hypnotique. Le livre sous-entend qu’il est possible de contacter et de dialoguer avec d’autres créatures venues d’ailleurs. A ne pas lire seul, donc. Je commençai alors a me dire qu’il n’est pas une bonne idée de laisser Erica vendre ces livres à n’importe qui et n’importe comment. Il faut que je vérifie si j’ai les moyens de les acheter, mais sinon il faudra faire un achat commun avaec ma loge de manière à ne pas laisser cela tomber aux mains du grand public ou d’un John Scott.
Lassiter profita de notre studieuse journée pour aller voir Marie Lenoir.
Lundi 19 janvier 1925
Lassiter chercha parmi ses contacts s’il avait un détective sur Harlem. Il en trouva un, un blanc, mais qui connait le quartier, et qui avait parmi ses contact un black travaillant avec lui. Il lui demanda de chercher des infos sur Anastacia M’weru (la négresse de Carlyle), et de filer Silas N’kwane.
Eva m’appela tôt le matin, décidée à se rendre à la police pour tirer les vers du nez du nègre en lui parlant de Silas, et nous nous donnâmes rendez vous à midi chez elle. Lassiter la rejoignit sur place. Le negre a visiblement réagi au nom de N’Kwane. Il leur dit qu’ils finiront dans la bouche du Chakota. Notablement, il demandera à Lassiter, d’un air complètement rigide, s’il avait déjà revendu la gourde, prouvant qu’il y avait un passage d’information effectif entre N’Kwane et lui au sein de la prison… Et surtout, selon moi, au vu de l’air rigide, que Silas l’a probablement possédé.
Au déjeuner chez Eva, nous discutâmes de quoi faire de Silas et de son homme. Parmi nos suggestions, l’hypnose, mais il ne semble pas qu’il puisse être réceptif. Nous essayâmes de trouver des idées pour prouver la culpabilité de Silas N’Kwane aux yeux des autorités.
Je suis passé en coup de vent chez Cowles en début d’après midi pour voir s’il avait entendu parler d’Errington et de son livre. La réponse fut “oui”, et il s’est d’ailleurs demandé si ce culte était lié à celui qu’il étudie. Il repartit ensuite sur sa théorie du complot international, et des choses à ne pas prendre à la legere. Il me parla notamment de tribus capables de dialoguer à travers leurs rêves à l’autre bout du monde. Je rejoignit ensuite ma cousine Katherine chez Carlyle (avec une heure de retard, Cowles s’étant montré insistant sur la quantité d’informations à me transmettre) mais elle en avait profité pour se renseigner auprès d’Erica sur la source originale des livres. La soeur de Carlyle n’en a aucune idée, surtout au vu de leur valeur. Nous continuâmes alors notre étude des livres. Eva se renseigna pendant se temps dans une bibliothèque sur le Chakota.
Mardi 20 janvier 1925
Le matin, chez Eva, lorsque Lassiter nous rapporta avoir trouvé un poulet décapité cloué sur sa porte, j’aurais dû me douter que cette journée allait mal se terminer. Il appela la police et fit une déposition. Du coup, nous allâmes voir Poole pour l’aiguiller vers N’Kwane. Katherine réussit à le convaincre de faire une descente en notre compagnie sur la boutique du nègre. Le détective privé de Lassiter le recontacta en fin de matinée pour lui dire qu’il lâchait l’affaire, que trop de monde était impliqué (30 ou 40 personnes faisant “des trucs” la nuit). Il nous dit que ce groupe a main basse sur le quartier et qu’il règne un genre de loi du silence.
Nous prévînmes Poole de ces nouvelles informations. Au bout de quelques temps un officier vint nous prevenir que Poole nous attendrait à 18h au commisariat. Avant d’y aller, Lassiter nous dit qu’il s’est senti observé plusieurs fois dans la journée.
Au commisariat, Poole nous dit qu’il a rencontré des blocages au niveau de ses supérieurs lorsqu’il a proposé une descente sur un potentiel Speakeasy d’Harlem (sont ils corrompus ?) du coup il aura peu de soutien et d’hommes, et il “ne la sent pas”. Si seulement nous l’avions écouté… Mais d’un autre côté, dans ce cas, la menace règnerait toujours sur Harlem, New York, et le monde. Nous tentâmes de trouver un moyen de contourner le blocage (demander à Erica de faire pression sur le chef de la police). Nous expliquâmes à Poole que nous sentions ces hommes liés à la mort d’Elias.Poole nous dit que soit nous pouvions y aller de jour sans gros risque, si ce n’est celui de rien trouver, soit de nuit avec une équipe limitée (triée sur le volet pour éviter toute fuite en cas de corruption effective de ses supérieurs), mais ce serait plus dangereux.
Vu que la “proie” était visiblement au courant de nous soupçons, nous nous accordâmes pour y aller le soir en dépit du danger. Eva impressionna un Poole initialement dubitatif avec sa collection d’armes militaires. Poole nous donna rendez vous à 1h du matin dans un entrepôt. Eva contacta Corey (le garde du corps de la soeur Carlyle) par telephone pour voir s’il eut pu dépêcher d’autres renforts pour notre expédition, mais elle raccrocha bredouille. En revanche, Drumond réussit à convaincre un camarade vétéran, Thomas Motley, de nous accompagner.
Nous nous retrouvâmes à 1h à l’entrepôt avec Poole et 3 de ses hommes. Nous fûmes plusieurs à remarquer être surveillés chez nous mais nous semâmes les petits curieux avant d’aller au rendez-vous. Sur place nous vîmes deux hommes faisant le guet de manière discrète. Je prévint mes camarades que “j’avais prévu quelque chose du genre” et que j’allais faire un peu de prestidigitation pour débloquer la situation… Me rendant un peu à l’écart, je me mis à psalmodier une formule et de la fumée se mit à sortir de ma bouche, s’élevant, puis disparaissant d’un coup. Un brouillard dense se leva alors, localisé autour des deux guetteurs… Sans demander leurs reste, les policiers se mirent en action et assommèrent les guetteurs. Il était 2h lorsque nous fûmes prêts devant la porte de la boutique Juju. Drumond ouvrit la porte… en faisant sonner le carillon… Disons pour la postérité qu’il était probablement rongé par le stress.
Personne ne vint néanmoins répondre au grabuge. De nuit, la boutique était lugubre. Nous avançâmes à la lumière de nos lampes-torche. Nous ne trouvâmes aucune porte mais il y avait une trappe ouverte derrière le comptoir. Nous entendîmes des chants africains et des tambours. Une dizaine de tambours. Un escalier de pierre s’enfonçant sous terre, eclairé par des torches. Au bout de 6 mètres, nous arrivâmes sur un couloir assez long donnant sur une porte de métal renforcée avec des symboles bizarres africains (Eva relia les symboles aux kikouyous) et je reconnus des symboles occultes liés au Mal.
En regardant par la serrure nous vîmes une cérémonie en train d’avoir lieu avec une trentaine de personnes à moitié nues avec une coiffe hideuse ornée d’un tentacule (ou d’une langue ?) sur le front, coordonnées par un grand nègre vêtu d’une robe à plume et de griffes de lion fixées aux mains. Certains des hommes avaient des pranga, mais ils étaient complètement concentrés dans leur rite, nombre d’entre eux presque en transe. Deux personnes étaient attachées mains liées au bord d’un trou (deux blancs à l’air terrorisé). N’kwane était aussi présent au sein de la troupe.
Les policiers ouvrirent la porte en grand et firent retentir un coup de fusil de sommation. L’assemblée se mit à hurler, les policiers sommant tout le monde de ne plus bouger. La situation était très tendue. Le chef ritualiste nous promit alors une mort douloureuse, ordonnant à ses hommes de nous amener à lui. Avec horreur, nous aperçûmes quatre hommes (trois blancs et un nègre) avec les intestins pendant, les yeux vitreux, et le même symbole qu’Elias gravé sur le front. En d’autres termes : des zombies. Drummond sembla mal accuser le coup et se mit à paniquer. Aucun des nègres, en revanche ne sembla choqué de la présence des non-morts.
Nos balles restèrent sans effet sur les zombies. Lassiter tira sur N’Kwane. Les zombies s’approchèrent avec des matraques à pointes. L’un des policiers en frappa un à la tète et cela sembla nettement ralentir le zombie. Du coup nous nous mîmes tous à viser les têtes et ils finirent par tomber. Le chef ordonna à son culte de nous charger et les 30 hommes se ruèrent vers nous. L’un des policiers s’écroula, et Poole nous dit de reculer dans les escaliers. Un autre policier tomba à terre, nous abattîmes de nombreux belligérants mais ils semblaient se moquer de leur vie et continuaient à avancer. Un troisième policier tomba. Le dernier. Nous réussîmes à sortir, à fermer la trappe, et des heurts violents commencèrent à faire écho de l’autre côté de notre barrière de fortune.
Poole et Drumond sont allés chercher des munitions et des fusils dans la camionette. L’ami de Drumond amena même un bâton de dynamite. Mais avant même de l’allumer, la trappe explosa et… Difficile de pouvoir nommer efficacement la chose qui s’éleva entre les débris de la trappe. Une créature serpentiforme aux ailes noires. Elle ne correspond à aucune créature sur lesquelles j’ai déjà fait des recherches, mais il est évident que la chose était liée au Mythe. L’ami de Drumond lâcha la dynamite en proie à la panique avant de se faire éventrer par la bête. Drumond jetta la torche dessus pour l’allumer mais son lancer n’était pas assez précis, la torche s’écrasa à plus d’un mètre du bâton de dynamite… Du coup, sans voir d’autre option devant nous et sous le coup de l’adrénaline, je me mis à psalmodier en faisant fi des apparences et de toute discrétion. La torche répondit à mes ordres et se dirigea d’elle même sur le bâton de dynamite. Drumond et moi plongeâmes alors derrière le comptoir, mais les autres ne furent pas assez rapides et furent violemment secoués par l’explosion. Poole, Drumond et moi tirâmes les trois autres hors de la boutique. Poole appella une ambulance depuis une cabine publique. L’ambulance embarqua les trois blessés grave pendant que nous fîmes le guet a trois devant la boutique en attendant les renforts de police. Ces derniers sont arrivés au bout d’une heure et demie, et rien de vivant, humain ou non, ne sortit des décombres de la boutique Juju…
Mercredi 21 janvier 1925
Au petit matin, je me rendit à l’hôpital pour prendre des nouvelles de mes compagnons. Leurs jours ne sont pas en danger, mais ils auront besoin d’une longue convalescence. Et je devine que quand ils seront plus en forme, une grande et sérieuse discussion nous attends. Il est évident que tous ne sont pas prêt à entendre tout ce que j’ai à dire. Mais le sort a fait qu’à ce jour… il n’y a plus le choix.…
L’affaire prend une sombre tournure : traces d’une véritable trame occulte autour de notre enquête
J’ai pris quelques châtaignes grillées pour me réchauffer un peu devant mon café en attendant nos plats. L’avantage, c’est qu’il sera difficile de faire pire que la daurade d’hier. De toutes façons, avec tout ce qui s’est passé cette semaine, je commence à ne plus avoir d’appétit du tout.
Vendredi 16 janvier 1925, suite
Apres le funeste repas du poisson pas frais, nous nous séparâmes, chacun avec un rôle important à jouer.
Katerine a été voir le docteur Lemming, chargé de l’autopsie, qui est également connu pour être un anthropologue. Il lui apprit qu’à chaque fois, sur chacun des cadavres qu’il a examiné, la fameuse marque occulte a été faite violemment ET lentement à la fois, mais surtout – comble de la cruauté – du vivant des victimes. Il confirme qu’il y a eu plusieurs perpétrateurs, puisque bien que la plupart des marques aient visiblement été faites par un droitier, trois d’entre elles ont été gravées par un gaucher. Katerine croisa Martin Poole sur place durant leur entretien, qui lui a apprit qu’ils avaient remarqué qu’en l’absence d’autre lien évident entre elles, toutes les victimes fréquentaient des personnes “à risque” (des dockers, des voyous, des nègres…). La piste serait donc plus liée à leurs fréquentations qu’à leur nature intrinsèque.
Drumond retourna voir le journaliste du Times ayant travaillé sur les meurtres. Il fit alors le lien entre son nom et l’un de ceux que nous avions survolé durant notre enquête: lui aussi a été le témoin de l’un des meurtres, celui d’Angus Mason, et avait aussi vu un énorme nègre avec un “grand couteau”. Après que Drumond lui décrive les instruments barbares auxquels nous avons eu affaire, il s’avère que ce grand couteau était également un pranga, du même type que celui utilisé pour tuer Elias. Il apprit également que le journaliste Patrick Russel a été massacré à son domicile, mais surtout qu’il etait spécialiste de tout ce qui a trait au commerce et à l’import export.
Lassiter fila chez Emmerson Imports, se faisant passer pour l’avocat de la fausse identité téléphonique d’Eva. N’Kwane est visiblement un gros client d’Emmerson Imports, mais il n’est pas porté haut dans leur estime et ils l’insultèrent copieusement. Apparemment il tient une boutique à Harlem, la boutique Juju, a l’Est de la Lennox avenue. Quant à eux, ce sont les agents américains d’un exportateur à Mombasa. Pas de lien direct visible entre eux, donc, si l’on peut se fier à leurs déclarations et à leur visible animosité, mais plutôt une relation commerciale nécessaire. Il faudra sans doute visiter cette boutique.
Eva partit à la recherche de Victoria Post pour, à travers elle, contacter Erica Carlyle. Elle apprit qu’elle a récemment ouvert une galerie d’art à Chelsea. Si Post semblait dubitative au départ de la conversation, Eva réussit à la captiver avec ses révélations sur l’enquête Carlyle et sembla se ranger de son côté. En dépit du déni d’Erica vis a vis de cette histoire, Victoria pense que ce serait une bonne chose qu’elle ait vent de ces développements et promet de lui en parler. Elle proposa un rendez vous à Eva le lendemain soir car Erica donnera une soirée mondaine dans sa demeure, un gala de bienfaisance où Victoria pourrait sans problème nous avoir des invitations nominatives (Eva et nous serons sur la guest list) en nous précisant bien évidemment de ne pas venir les mains vides. Lassiter et Drumond n’étant pas particulièrement aisés, nous prendrons en charge leur relooking et le cadeau nécessaire à la politesse pour un tel gala… C’est tout naturel, même si Eva en a profité pour tenter de mettre Drumond en servage en réclamant la moitié des bénéfices de son prochain ouvrage, qu’il a bien évidemment refusé. Je suppose qu’elle plaisantait. Je l’espère.
Quant à moi, je décidai d’aller voir le professeur Cowles, un bonhomme à l’air avenant sur les photographies. Accueilli dans sa résidence par Ewa, probablement sa fille, charmante mais habillée comme une garçonne, j’ai demandé à voir son père, non dans rater lamentablement un tour de prestidigitation, par habitude j’ai voulu sortir une fleur de ma manche pour la faire sourire, mais je n’ai pas pensé que je n’avais pas le bon costume… Cowles arriva avec sa barbe rousse, assez imposant et bedonnant. Il a l’air assez excentrique. Visiblement, Elias ne lui a pas parlé ni pris un quelconque contact durant la conférence, même si Cowles avoua avoir déjà lu ses ouvrages. Nous discutâmes un peu des thèmes de sa présentation. Pour lui, le culte du père des chauves souris n’est pas exclusif aux aborigènes australiens mais est antérieur à la civilisation humaine et s’est étendu partout à travers le monde. Il me passa quelques diapositives. Je lui demandai si l’on pourrait faire des liens avec l’Egypte ou le Kenya. Il à en effet trouvé des correspondances troublantes entre les cultes de la chauve souris des sables et d’autres divinités endormies. L’un des ouvrages les plus troublants qu’il a consulté à Sydney tend à montrer que même si le culte s’est éteint il y a plusieurs centaines d’années, des gens se sont fait attaquer à l’époque moderne, comme Arthur Macwhirr. Certains de ses collègues sont morts de centaines de petites piqûres, ce qui lui a fait penser à la chauve souris des sables. Il a une théorie. Il me demanda si j’ai entendu parler de R’lyeh. Il pense que le culte de la chauve souris serait lié à cette histoire. Selon lui, il n’y aurait pas une seule entité mais tout un panthéon voué à la destruction de l’homme. La terre ne serait qu’un immense champ de bataille.
Il m’affirma avoir lu les écrits de Ponape à Sydney… Et je pense qu’il a tout de suite remarqué la difficulté avec laquelle j’ai tenté de cacher ma surprise… Peu de gens au monde connaissent cet ouvrage ou sa portée réelle. J’étais venu voir un vieil érudit, je me retrouvais face à quelqu’un ayant également aperçu des bribes de la nature réelle du monde. Sur les écrits, il a eu l’une des versions en main, mais l’exemplaire a été dérobé par John Scott, dont il ne connait que le nom, transmis par la bibliothécaire. Je le met alors immédiatement en garde, ce nom ne m’étant pas inconnu. John Scott est un comme moi un occultiste de Boston, mais fait partie des personnes qui ont disparu de la circulation, c’est un mage noir extrêmement dangereux. Cowles me raconta un peu ce qu’il avait tiré des écrits de Ponape. Ils ont été rédigés par le capitaine de Vaisseau Abner Ezekiel Hoag de Kingsport dans le Masschussets (au XVIIIème siècle). Il parlent des diables des mers et du dieu Dagon. Des créatures vouées à la chute de l’humanité. Le capitaine a rédigé l’ouvrage en 1734, transcription d’écrits provenant des légendes des mers du sud. Hoag aurait aussi rassemblé des textes parlant de Mu, compilés par un métis polynésien. Ils sont liés à Dagon mais prient Cthulhu et ont des rapports charnels avec les humains. Une légende dit qu’il se passe toujours quelque chose pendant la lecture, et Cowles confirma ce fait : pendant sa lecture, il a plu des grenouilles.
Nous discutâmes longuement pendant une bonne partie de l’après-midi. Avant de partir, je lui dessinai le symbole retrouvé sur Elias pour voir s’il l’avait déjà vu dans ses études sur le culte, mais même approximativement cette rune ne lui était pas familière. Il m’expliqua enfin vouloir réunir des fonds en vue d’une expédition sur le site découvert par Macwhirr en Australie. Ewa et lui retourneront à Sydney dans ce but d’ici 6-7 mois. Il m’explique l’objectif réel de son expédition : il cherche la cité de la grande race.
Mes compagnons et moi-même nous retrouvâmes à l’heure du thé chez Eva. C’est là qu’elle nous annonça que nous serions de gala le lendemain soir. Drumond appella Atwight au téléphone depuis chez Eva, et lui annonça qu’Elias est mort. Nous apprenons qu’il cherchait à consulter les “Sectes Secrètes d’Afrique”, un livre sur les sectes. Il a disparu de la bibliothèque avec les fiches d’emprunt (empêchant donc de suivre leur trace), et le jour même de la disparition il y avait une odeur innommable dans la bibliothèque qui a marqué les souvenirs d’Atwight. Pour Drumond, ce livre a un autre nom : “Les sectes obscures de l’Afrique”, écrit par un Américain en 1910, Herrington, et édité à la Golden Goblin Press de New York. Son auteur est mort dans des circonstances suspectes d’un arrêt cardiaque juste avant sa publication et du coup le manuscrit n’a jamais été mis sous presse. C’est probablement l’une des seules copies, l’une des épreuves d’impression réservées à l’auteur et à l’éditeur.
Du coup Drumond enchaîna avec un autre coup de téléphone à la Golden Goblin Press, pour se renseigner sur l’ouvrage. Leur seule copie a été remise à la famille après la mort de Herrington. Ils eurent l’amabilité de nous donner l’adresse qu’ils avaient dans leurs archives mais c’était il y a quinze ans. C’est dans le Queens, et nous nous y rendîmes immédiatement dans la voiture de Drumond. Nous tombâmes sur la mère de l’auteur, très vieille mais encore en vie, et emprunt de cette sympathie accueillante qui tend à disparaître des rues de New York. Elle nous invita à rentrer au chaud pour parler et goûter ses cookies sortant du four. Elle nous dit avoir revendu le manuscrit de son fils à Harvard, c’était donc malheureusement le même exemplaire que la copie volée à Artwright. Elle parla également du “dernier cadeau” de son fils qui lui a demandé juste avant sa mort de ne jamais l’enlever de la porte. Nous nous retournâmes, et là encore il me fut difficile de contenir ma surprise. Sur la porte était fiché un ancien symbole occulte, le signe des anciens. Loin des pentacles et des têtes de boucs liés aux sorciers dans l’inconscient collectif, l’existence et la pertinence d’un tel symbole sont réservés à une élite.
En essayant d’être le plus discret possible – la vieille dame n’y a vu que du feu mais à leurs yeux mes compagnons auraient bientôt des questions à me poser – j’ouvris mon troisième œil afin de m’assurer de la teneur magique de l’objet. Il était évident qu’un sortilège de mauvais œil avait été jeté sur ce lieu, mais que ce dernier avait été protégé par le signe des anciens. Fort de cette confirmation et de l’assurance de la perfection du tracé du symbole, je repris mes perceptions mondaines, mais l’expérience me laissa temporairement faible physiquement. L’effet magique invoqué était bénin, mais la combinaison du stress de la mort d’un ami, des révélations de Cowles, et de la découverte de symbole de puissance chez la vieille dame ont dû me troubler plus que de raison. En tout cas il est clair que l’auteur des “Sectes…” se sentait menacé par une force surnaturelle et qu’il a voulu protéger ses proches. C’est très noble de sa part, même s’il n’a visiblement pas réussi à se protéger lui même.
En sortant de chez la mère de l’auteur, je révélai à mes compagnons que le symbole est un symbole de protection occulte prouvant selon moi que Herrington n’était pas un charlatan mais un véritable ritualiste. A leurs yeux, tous ne sont pas forcément convaincus du réel de ces pratiques. Un peu heurté et fatigué par cette histoire, j’ai demandé à Drumond de me ramener à mon hôtel en voiture. Eva téléphone alors au poste de police depuis une cabine, et en l’absence de Poole, elle veut passer pour accéder au dossier, en dépit de notre assurance qu’elle allait probablement perdre son temps. Je descends à mon hôtel avant leur départ pour le poste, et j’apprendrai le lendemain que sans surprise, Eva s’est heurté à un mur administratif de procédure policière, et même ses larmes de crocodiles n’ont pas réussi à convaincre le Sergent Hudson de lui laisser accéder au dossier en l’absence de Poole ou de papiers d’accréditation dûment signés.
Samedi 17 janvier 1925
Avant de rejoindre mes compagnons pour le déjeuner, je me suis rendu à la loge Thoth Hermes #9 pour me renseigner sur Herrington et la Langue Sanglante. Mes frères me confirmèrent que Herrington était lui aussi membre du temple. En revanche, ils n’eurent aucune information additionnelle à m’apporter sur la Langue Sanglante.
Lors du repas de midi, je viens d’expliquer à mes camarades que Herrington faisait partie d’une “loge occulte de New York”, sans leur donner plus de détails. Drumond me conseilla alors de retourner voir Cowles pour voir s’il avait à tout hasard entendu parler de Herrington ou de son livre. Je pense que j’aurai le temps de lui rendre une petite visite avant le gala de ce soir…
…Les sombres secrets des rêves, et la conversion d’un sceptique
J’ai souvent eu de bonnes surprises culinaires à New York, mais c’est la dernière fois que je prends du poisson dans ce restaurant. Je ne sais pas s’il était trop vieux ou mal préparé, mais c’était tout bonnement infect, et j’ai à peine touché à mon assiette… Bref. J’ai demandé au garçon un autre sucre à mettre dans mon café pour en faire passer le goût pendant que j’écris ces quelques lignes.
15 janvier 1925, suite
Mes nouveaux compagnons et moi avons discuté de la marche à suivre hier pendant le déjeuner. Eva nous a appris que le dialecte qu’utilisaient les nègres n’était pas du Kiswahili mais quelque chose de proche, donc une langue avec une source proche de la région du Kenya. Elle nous a expliqué avoir appris la langue sur place dans une expédition à la recherche de “Sangoen”, des objets en pierre transformés en outils. Katherine nous fit alors remarquer qu’Eva avait embarqué l’une des hachettes des nègres, qui dépassait d’ailleurs de son manteau de manière flagrante en formant une énorme bosse. Comment avons nous pu ne pas le remarquer dès le début du repas? La mort d’Elias nous avait tous visiblement secoués. Le repas terminé, nous partîmes la remettre chez elle avant d’aller voir le Lieutenant Poole. Vu sa décoration intérieure, Eva s’intéresse ostensiblement à l’art et aux antiquités exotiques.
Après ce détour pour déposer la hachette, nous arrivons à l’officine du la police de New York où nous avait convié Poole. Le greffier prit nos noms et nous amena voir le lieutenant. Nous lui avons relaté les faits aussi clairement que possible. Il nous apprit que le docteur Lemming a été mandé pour une autopsie. En entendant qu’Eva parle le Kiswahili, il lui a demandé son aide pour un interrogatoire, avant de nous reparler des victimes précédentes, confirmant l’absence de lien apparent. Nous avons parlé de “Scarry-face” le serial killer. Tout a commencé en 1922 avec la découverte, en novembre, d’une première victime, un nègre de Harlem, lui aussi éventré et portant la fameuse marque sur le front. Deuxième victime en avril 1923, Patrick Russel, journaliste blanc de 32 ans, massacré a son domicile sur le même M.O. En juillet 23, autre blanc non identifié d’une quarantaine d’années, éventré, toujours avec une marque sur le front. En novembre 23, nouvelle victime, Tom Evans, un cheminot de 19 ans éventré à son domicile. C’est à ce moment que la presse commence à s’intéresser à l’affaire. Février 1924, nouvelle victime : Angus Mason, avec témoin oculaire cette fois. Un certain John Espender, ayant vu “un homme immense avec un couteau”. Juin 1924, double meurtre, on retrouve le corps d’une négresse et d’un homme blanc mutilés sur les rives de l’Hudson, mais les cadavres demeurent non identifiés car ils furent retrouvés après avoir été abimés par l’eau pendant au moins deux jours. La dernière victime précédent Elias a été retrouvée en octobre 24, Mimi Si Kitalii, un docker Kenyan non Américain. Pour la première fois, des témoins ont affirmé la présence de plusieurs agresseurs. Le symbole a été retrouve mais difficilement reconnaissable car le front était plus mutilé que d’habitude.
Nous quittâmes le commissariat de police après cet entretien, sauf Eva qui resta sur place pour assister à l’interrogatoire du nègre en vie et apporter son soutien linguistique. Les deux vétérans partirent se renseigner chez Prospero Press, pendant que Katherine et moi allâmes à l’université de Columbia se renseigner sur la conférence. Elle a eu lieu la veille, le mercredi 14. Le professeur qui a dirigé cette dernière est toujours sur New York et avec l’assistance de l’administration nous avons pu récupérer son adresse. Il y a eu un article au sujet de la conférence dans le Pillar, mais rien de très informatif. Nous y apprîmes néanmoins qu’elle parlait en détail d’un culte australien aborigène vénérant le “Père de toutes les chauves souris”, parlant de dieux immenses, et d’un conflit entre la chauve souris et le serpent.
Chez Prospero, selon ce que Drumond et Lassiter nous ont rapporté, Jonah Kensington (le responsable) était effaré par la mort d’Elias. Il leur a révélé qu’Elias faisait bien des recherches sur l’expédition Carlyle, et semblait avoir trouvé des pistes démontrant qu’ils n’étaient pas tous morts! Il a d’abord reçu un télégramme en août en provenance du Kenya. Une personne aurait vu Jack Brady à Hong Kong et l’aurait dit à Elias. Puis, nouveau télégramme de Hong Kong cette fois, fin Octobre ou début Novembre. Quant au dernier en date il venait de London, en décembre, une note visiblement écrite par un Elias nerveux, paniqué et perturbé, se sentant traqué. Il a laissé encore quelques notes à Jonah en arrivant à New York. Il identifie également Miriam Atwright (?) comme une bibliothécaire de Cambridge, non loin de Boston. Kensington leur sortit enfin une pile de paperasse d’un mètre de haut sur l’enquête d’Elias, mais refusa que ces documents sortent de Prospero Press. Kensington signala qu’il a pris en charge les obsèques qui auront lieu ce dimanche, le 18. Pour Elias, l’expédition Carlyle était la colonne vertébrale d’une “machination affectant la planète entière”. Jonah proposa aux deux vétérans de les embaucher pour découvrir la vérité derrière les recherches d’Elias, et leur demanda de nous transmettre également son offre.
Peu d’autres éléments de notre enquête apparaîtrons cet après midi. L’interrogatoire d’Eva n’a pas été concluant, le meurtrier se refermant dans son mutisme et refusant tout dialogue. Lassiter a pour sa part été rendre visite au journaliste ayant écrit la plupart des articles sur “Scarry Face”.
Nous nous retrouvâmes chez Eva pour le diner et pour mettre nos informations en commun. Dans ses divers écrits, j’ai remarqué qu’Elias parlait de portail, ce qui m’a fait tiquer intérieurement; cela ne correspond pas à son scepticisme habituel, et pour ma part je n’avais jamais partagé un tel savoir avec lui, en dépit de notre amitié je savais bien que certains concepts ésotériques ou savoirs occultes sérieux dont j’avais eu vent n’auraient pas pu intégrer sa vision du monde et auraient pu gâcher notre enrichissante relation professionnelle. Autre information des documents auxquels nous avons eu accès, Carlyle était suivi par un psychanalyste. Il serait intéressant de trouver son dossier médical complet, nous pourrions sans doute y trouver d’autres détails, surtout analysés par l’oeil expert en la matière de ma cousine. Elias en effet également parlé de rêves importants et effroyables, “comparables à ceux de Carlyle”. Les dossiers pourraient nous donner une information sur ces rêves. Visiblement, en arrivant au Kenya, Elias était dubitatif quant à tout lien surnaturel autour de l’expédition, mais sembla s’être laissé convaincre au fur et à mesure de son enquête.
Toujours pendant le dîner, Eva nous dit que les machettes s’appellent des Pranga, ce sont des machettes utilisées dans la brousse sans vraie connotation rituelle. C’est plus un outil pratique d’un objet de dévotion ou symbolique. Le symbole sur le front, lui, en revanche, est une rune provenant d’un culte au Kenya, celui de la “langue sanglante”, le culte sur lequel Elias faisait des recherches, et les assassins présumés de l’expédition Carlyle dans les journaux après l’enquête locale. Le culte avait une source en Egypte mais ils s’en étaient apparemment fait bannir.
Après le repas, Katherine a décidé d’essayer de se renseigner pour aller récupérer les dossiers d’Hudson (le psychanalyste de Carlyle) aux affaires médicales. Elle y a rencontré le secrétaire, Adrian Ferris. Les dossiers ont fait l’objet d’une bataille de procédure pour les récupérer mais ont bel et bien atterri aux affaires médicales. Du coup, elle a pu les consulter (mais, là encore, pas les récupérer). Elle en a tiré qu’Erica Carlyle est dotée d’une personnalité affirmée qui sait ce qu’elle veut, et qu’Hudson considérait ne jamais avoir rencontré de personne dotée de tant de capacités d’adaptation. C’est elle qui lui a envoyé son frère Roger. Son dossier est plus étoffé que le sien : une vingtaine d’entretiens sur une année.
Quand j’ai compilé l’ensemble des documents à notre portée traitant des “délires” d’Elias, les informations qui s’y trouvent n’appellent aucune conclusion évidente, mais pour moi il n’y a qu’un pas a faire pour relier cela avec quelque chose dépassant l’occultisme basique. Le scepticisme d’Elias a été indubitablement ébranlé. Selon moi, s’il s’agit d’une arnaque, elle serait vraiment bien construite, et sur plusieurs pays, ce qui rend la piste d’une mise en scène peu crédible. Même si les faits sont présentés à travers les yeux factuels d’Elias, on touche ici à quelque chose sortant du cadre classique. Lui même parle d’une machination sur plusieurs pays. Il semble y avoir quelque chose d’indicible mais qui existe bel et bien et qui rode derrière ces événements.
Pendant que j’ai le nez dans les liasses d’Elias, les autres ont convenu qu’il sera bon de se renseigner sur Emerson Imports. Il serait également de bon ton d’avoir de quoi se défendre : nous allons visiblement reprendre et poursuivre l’enquête d’Elias et c’est vraisemblablement cela qui a causé sa mort… Il serait bon de savoir s’il y a eu des meurtres similaires à Hong Kong ou à London.
16 janvier 1925
Ce matin, le Pillar a titré sur les tueurs identifiés. Nous nous sommes donné rendez vous à midi dans le restaurant (au mauvais poisson) où je suis en train d’écrire ces lignes. Lassiter s’est renseigné plus tôt sur Emmerson imports et j’ai été acheter un petit calibre avant de me rendre au rendez-vous. Emmerson Imports sont notamment connus pour être en rapport commercial régulier avec le… Kenya. Trop spécifique pour être une coïncidence.
Au restaurant, nous décidâmes d’essayer de téléphoner chez Emmerson Exports directement et de demander de parler à N’Kwane (le nom griffonné sur l’indice nous ayant aiguillé vers eux) pour voir s’il y travaille, et pour brouiller les pistes via Eva pour parler d’antiquités africaines. Changeant visiblement de plan en cours de route et d’appel, elle leur donna un faux nom : “Elvina Drow”. Elle apprit que N’Kwane n’était pas un employé mais un client, et qu’ils ne donneraient des informations à son sujet qu’en personne.
Katherine a appris d’autres choses au sujet de l’expédition. Carlyle a visiblement menacé son psychanalyste de “le dénoncer” s’il refusait de l’accompagner dans son expédition. Il lui a également parlé de rêves aux thèmes égyptiens, de transcendance, et de hiéroglyphes inversés.
Plus nous avançons dans cette affaire, et plus j’ai l’impression de surplomber l’abîme. De nombreux éléments me confortent dans l’idée qu’il y a deux lectures à faire de tous ces éléments, et que la mort de mon sceptique ami est liée à des évènements ou des forces dépassant le cadre habituel de ce genre de crimes. Néanmoins, nous travaillons ensemble depuis moins de quarante-huit heures et je ne sais pas encore comment mes compagnons réagiraient aux théories qui commencent à se mettre en place dans ma tête au vu de mes expériences passées. Je pense qu’ils ne sont pas prêts, et il me manque de toutes façons trop de pièces du puzzle pour l’instant pour réussir à les convaincre.
Le café amélioré a réussi à faire passer le mauvais goût de la daurade. Je vais régler l’addition pour la table, et nous reprenons notre enquête.
…
La fin tragique de Jackson Elias
Les évènements tragiques que j’ai été amené à vivre aujourd’hui me poussent à coucher sur le papier le récit de ce qui s’est passé, de la manière la plus complète possible (en me reposant parfois sur les rapports de mes nouveaux compagnons) afin de laisser une trace de cette affaire sordide, au cas où nous serions amenés à subir un sort similaire à celui de mon ami. Pour ne pas oublier, aussi, car souvent dans ce genre d’affaires, des détails anodins d’apparence s’avèrent essentiels avec le recul du temps.
Je pourrais commencer ce récit bien plus tôt, évoquant la relation professionnelle, puis d’amitié sincère, m’ayant lié à Jackson Elias, et nos travaux communs sur les cultes et autres sectes se servant d’illusions et de manipulations pour jouer avec la crédulité des hommes et s’attirer leurs faveurs, financières ou autres, mais il me semble plus opportun de commencer avec ce qui fut l’élément déclencheur de notre rencontre.
Au début de l’année 1925, cinq personnes sans lien direct apparent (mais les apparences sont parfois trompeuses !) reçoivent un télégramme de Jackson Elias. Tous connaissent ce journaliste d’investigation professionnellement ou personnellement. Ces cinq personnes sont Eva Parker, une riche veuve ayant régulièrement défrayé la chronique par ses tenues outrancières masculines et ses expéditions aux quatre coins du monde, Jonathan Lassiter, un ancien doughboy engagé volontaire et travaillant maintenant dans un cabinet d’avocats, Edgar H. Drumond (oui, c’est bien cela, Drumond), un auteur que j’avais déjà croisé dans le cercle d’Elias, ma cousine Katherine Grey, éminente neuro-psychiatre au sein de son établissement familial, et moi même, Dexter Drake.
Mon télégramme était assez laconique, Elias mentionnant brièvement avoir des informations sur l’expédition Carlyle (je suppose que vous en avez tous entendu parler, donc je ne m’étendrai pas sur le sujet) mais me demandant d’être discret sur ce point. Je me suis donc rendu à New York quelques jours avant notre rendez-vous afin de justifier mon déplacement par une recherche de salle de spectacle pour un show ultérieur. Le télégramme de mon ami me demandait d’être présent le 15 janvier, mais sans autres indications de sa part je me suis rendu dans sa maison d’édition pour essayer de remonter sa trace. Un message m’y attendait justement, me donnant rendez-vous à 11 heures à l’hôtel Chelsea…
C’est dans le hall de l’hôtel que notre petit groupe s’est formé pour la première fois. Eva et Katherine étaient en grande discussion pendant que Drumond parlait avec le concierge. Lassiter et moi arrivâmes peu ou prou en même temps, et très vite nous nous rendîmes compte que nous étions tous là dans le même but : répondre présent au rendez-vous de Jackson Elias.
Le concierge nous a indiqué comment rejoindre la chambre 410 où nous attendait, selon lui, mon ami Elias. Au quatrième étage, face à la porte, nos appels restèrent sans réponse. Lassiter a fait un aller-retour à la réception pour se voir confirmer par le concierge que oui, Elias était bien arrivé il y a une trentaine de minutes, et non ressorti depuis. Drumond a alors tenté de prendre des renseignements dans la chambre voisine où il fut accueilli par un vieil homme antipathique et à moitié sourd se plaignant néanmoins du remue ménage et du vacarme sortant de la 410 depuis plusieurs minutes. Craignant un quelconque grabuge, les deux dames coururent chercher le concierge et son passe pour ouvrir la porte de la chambre du journaliste.
Peine perdue : la porte restait close, visiblement Elias avait laissé sa propre clef dans la serrure de l’autre côté de la porte. C’est alors que retentit un bruit sourd, comme un objet lourd jeté au sol, qui nous décida à être plus pro-actifs. A mon injonction, Drumond et Lassiter défoncèrent la porte de concert. Après un vestibule désert, nous ouvrîmes une autre porte pour découvrir une salle à manger complètement retournée, fouillée, et dont quelqu’un avait visiblement maladroitement voulu bloquer l’accès avec une chaise, sans succès. Le bruit provenant d’une autre pièce, nous découvrîmes rapidement la chambre d’Elias, accueillis brutalement par une immense hachette manquant Drumond de peu et venant se ficher dans le mur à quelques centimètres de Katherine.
La scène irréelle se présentant à nous était composée du corps de Jackson Elias gisant sur son lit, maculé de sang, et entouré de trois nègres massifs à la peau d’ébène et aux cheveux courts, habillés comme des dockers ou des malandrins, probablement membres d’un quelconque gang des rues en dépit de leur teint de peau inhabituellement sombre, plus proche du charbon que des teintes chocolat des nègres de Harlem.
Très vite, il apparut que toute discussion était impossible. J’ai dégainé ma canne-épée en criant au concierge d’aller prévenir la police alors que Drumond se jetait sur eux et en plaquait un au sol. La fenêtre donnant vers l’extérieur était brisée, c’est probablement par là qu’ils étaient entrés. Le plus proche de la fenêtre essaya de s’enfuir, mais Lassiter courut l’en empêcher Je tins le troisième en respect avec ma canne. Ma cousine hurla soudain, mais qui pourrait lui en tenir rigueur ?
Les nègres communiquaient dans une langue inconnue et gutturale, probablement un dialecte africain. Lassiter se battait avec une petite matraque contre son adversaire. Le mien ne voulait pas se rendre, je lui ai donc planté ma lame dans l’épaule, mais il l’a attrapé à main nue en dégainant une autre hachette. Eva arracha ensuite la première hachette du mur, alors que Katherine arrêtait de crier et reprenait ses esprits. Drumond se débattait toujours avec son adversaire au sol. J’ai dégagé ma rapière in extremis pour éviter un coup de hachette. Ma cousine en a profité pour lui tirer dessus, le touchant à l’épaule elle aussi, et il s’est écroulé. L’adversaire de Lassiter l’a repoussé et Eva se mit à parler en africain elle aussi. Lassiter a rattrapé le fuyard et l’a bousculé alors qu’il passait la fenêtre, il s’écrasa 4 étages plus bas sur une voiture. Le dernier conscient fut tenu en joue par Katherine. J’ai récupéré son petit calibre pour prendre le relais afin qu’elle aille voir Elias, car en dépit de son domaine de prédilection, l’esprit, elle reste néanmoins médecin. Le diagnostic était simple et sans appel en retournant le corps : il avait été éventré, son front marqué à la lame d’un signe étrange et malsain qu’Eva affirma avoir déjà vu au Kenya.
Les deux vétérans attachèrent le dernier nègre conscient pendant qu’Eva continuait à lui parler en Africain. Le nègre semblait comprendre et répondre. Lorsqu’elle nous rapporta cet échange, elle nous dit qu’il avait refusé de donner toute information mais qu’au vu de son dialogue, c’était probablement un cannibale. Quelle horreur. Nous n’avons peut être pas pu sauver la vie de mon ami, mais nous lui aurons au moins évité d’être dévoré.
Une fois le dernier malfrat ligoté, j’ai rendu son revolver à ma cousine et commencé à fouiller la pièce avec mes nouveaux compagnons d’infortune pendant que Lassiter allait voir ce qu’il restait de celui qui était tombé, mais il ne trouvera rien de probant et remontera bredouille.
Nous trouvâmes plusieurs papiers intéressants, dont une lettre signée “Faraz Najir” envoyée du Caire, une photo de bateau devant un bâtiment qu’Eva identifia comme étant localisé à Shanghai, une carte de visite de la fondation Penhew (l’un des membre de l’expédition) où Elias a écrit à la main ‘Silas N’Kwane’, une boite d’allumettes du “Tigre Trébuchant”, avec un dessin et un sous titre nous rappelant aussi Shanghai, et un prospectus cartonné glissé dans un livre (“Une histoire de la guerre entre science et technologie dans la chrétienté, Vol.2” par Andrew Dixxon White). Le prospectus était fiché au début du chapitre 14, “From Fetish to Hygiene”. Le prospectus faisait mention d’une conférence sur “Le culte des Ténèbres en Polynésie” pour “ce soir seulement”… mais quel soir? Tant de pistes obscures, et aucun motif apparent pour le meurtre de mon ami.
A ma connaissance, Elias n’avait pas de famille. Nous attendîmes donc la police. Nous fîmes notre déposition au Lieutenant Martin Poole, arrivé promptement sur les lieux du crime. Il répondit volontiers à certaines de nos questions (il connait visiblement Katherine) nous apprenant que c’est la neuvième fois en deux ans qu’ils trouvent un meurtre avec cette marque sur le front. Aucun lien apparent entre les victimes (de sexe, d’ethnie, et de milieux sociaux différents). C’est justement Poole qui est chargé de cette enquête au long terme. Il nous a proposé de passer au poste pour parler du dossier si nous étions intéressés, et que ce soit par amitié pour Katherine ou par compassion face à la perte de notre ami commun, c’est très urbain de sa part. Il pense qu’il y a un lien avec un culte de la mort africain mais les habitants de Harlem qu’il a interrogé à ce sujet refusent de parler. Il nous a demandé de passer cet après midi. Je lui ai laissé une carte de visite et nous prîmes congé, décidant de déjeuner ensemble pour mettre en commun nos informations, déterminés à faire front commun et à ne pas laisser le meurtre de Jackson Elias impuni…
Lieutenant Martin Poole, NYPD
Lieutenant de la police de New York, Brigade criminelle.
Martin poole est un homme d’une bonne quarantaine d’années, assez grand, au visage carré. Ses vêtements impeccablement repassés et ses cheveux blonds à la coupe stricte laissent entrevoir un caractère méthodique. De même, lors des entretiens qu’il mène, il ne cesse de prendre des notes dans un petit calepin à la couverture de cuir patinée par l’usage.
Poole semble prendre l’affaire du Chelsea Hotel à coeur, tout en manifestant un professionnalisme non dénué d’une courtoisie parfois trop rare chez les officiers de police surmenés par les affaires liées à la pègre.…









